1972 année de la parution des Estudios Sencillos quaderno 1 y 2
I started writing my Etudes Simples in ’61 for children and beginners.
Le paysage musical de l'année 1972
  La première publication en 1972 chez Max Eschig des Cuadernos 1 et 2 (Estudios Sencillos série 1 et 2 composées entre 1959 et 1968) résulte de l'audience internationale de Léo Brouwer dont la carrière a commencée dix ans plus tôt avec une première tournée en Finlande et en URSS. Evènement encore assez rare, où l'interprète ouvre la voie au compositeur. A cette époque, Léo a déjà composé une quarantaine d'oeuvres (dont l'Eloge de la Danse -1964 et La Espiral Eterna -1970, pour prendre les plus célèbres et pour se limiter à la guitare), réalisé la musique de plus d'une trentaine de film (dont La muerte de un burócrata -1966, de Tomás Gutiérrez Alea et Lucía -1968 de Humberto Solás ... voir le chapitre Cinéma du présent ouvrage) et donné de nombreux concerts à Cuba, dans des formules passant du récital soliste à l'exécution de concerti (Trois danses concertantes pour guitare et orchestre à cordes - 1962, le Concerto d'Aranjuez - 1965) en passant par le duo (avec Jesus Ortega).
  A partir de 1970, il réalise plusieurs enregistrements pour de prestigieuses maisons d’édition telles que
  • Deutsche Grammophon. Ces sessions seront éditées en deux disques, le premier avec les auteurs anciens Léo Brouwer Guitarre, l'autre avec les compositeurs contemporains Musica Contemporanea ré-édité en 2002 sous le titre Rara. Elles lui vaudront un article dans Der Spiegel du 21.06.1971.
  • Erato (en particulier Les Classiques de Cuba – 1972). Ces disques rendront accessibles au public des œuvres méconnues ou inédites dont l'éventail passe des contradanzas de Manuel Saumell (1818-1870) au Perludi de Josep Maria Mestres Quadreny (1929).

      Durant cette décade (70), Brouwer s'est lié avec de nombreux musiciens étrangers dont Hans Werner Henze (1926) qui visite Cuba en 1969-70 où il crée sa Sixième Symphonie pour deux orchestres de chambre. Ses 3 Tientos pour guitare datent de 1958. Brouwer participa quelques années auparavant à la création de son opéra El Cimarron (1969-1970), sujet éminemment cubain puisque le livret d'après El Cimarron de Miguel Barnet (1966) retrace la vie d'un esclave.
      Dans le monde de la guitare classique, 1972 est l'année où Julian Bream reçoit le Grammy Award for Best Instrumental Soloist(s) Performance (with orchestra) pour son interprétation du Concerto pour Guitare de Villa-Lobos avec le London Symphony Orchestra, dans une Angleterre où l'on notera parmi les œuvres marquantes pour la guitare la Fantasy, op. 107 (1971) de Malcolm Arnold, l' Elegy (1971) de Alan Rawsthorne et les Five Bagatelles (1972) de William Walton.
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      Depuis les années soixante, certains parmi les plus fameux représentants de la guitare classique engagent leur réputation dans de nouveaux répertoires (plus expérimentaux que destinés au grand public vide supra) et dans des collaborations plus ou moins régulières mais toujours significatives avec des maitres de l'improvisation, toutes cultures confondues, ou bien ils se lancent avec un groupe comme les "pop stars": ainsi
  • le même Julian Bream dont on vient de parler comme le "héros" de la guitare classique se produit-il avec le joueur indien de sarod Ali Akbar Khan bien avant (1963) que celà devienne une mode (ex. Shakti 1974 ). En tout état de cause, on peut dire que Julian Bream vient du jazz des pubs comme l'illustre cette after hours jam session at his flat in Bolton Gardens. On peut penser que lorsque Brouwer écrira ses variations sur un thème de Django Reinhardt (1984) il se souviendra de l'un de ses interprètes les plus célèbres, qui jouera par ailleurs ce thème en 2011 en duo avec Stephane Grappelli.
  • son alter ego John Williams va mettre la main à la pop et au jazz, à la fusion, réalisant dès 1971 Changes, son premier disque non-classique où il joue de la guitare électrique. Le virtuose sorti de chez le grand Andrès aura son groupe dès 1979, Sky et, la même année, il jouera en duo avec Pete Townshend des Who à l'occasion d'un gala (sans compter des sketches TV avec le comique Eric Sykes dont un sur les Recuerdos de l'Alhambra ... Le 1ᵉʳ marquis de Salobreña doit se retourner dans sa tombe!).
  •   Pour Léo Brouwer non plus, le monde de la musique ne se limite pas à la sphère de la guitare classique de l'école de Tarrega.
      A n'en pas douter, Léo aura eu une oreille pour les disques de Larry Coryell (Lady Coryell - 1968, Coryell - 1969, Offering - 1972) ou ceux de John McLaughlin (Extrapolation - 1969, My Goals Beyond - 1970, Inner Mounting Flame - 1971) ou encore de Paco de Lucía (Fantasia flamenca - 1969, El duende flamenco - 1972). Ces trois-là ne seront pas pour rien à ce que Léo va entreprendre au sein du GES de l'ICAIC l'année suivante (Actuaciones Memorables). A cet égard, on pourra lire l'entretien paru dans Le Guitariste Magazine (juin 1980) Léo Brouwer, La Conscience de la Guitare (réalisé par Hector Camposparsi).
      En outre, on peut être certain que les œuvres avant-gardistes de Léo doivent quelque chose à l'écoute de Jimy Hendrix qui fut le premier à intégrer, entre autres choses, tous les sons parasites à la musique (larsen, saturation, ...).
      A Cuba, au cours de l'année 1972 Chucho Valdès franchit le pas et rassemble les plus jeunes et les plus enthousiastes des musiciens de la OCMM pour former IRAKERE l'année suivante. Les premiers musiciens intégrant l'orchestre sont Paquito d'Rivera (saxophone alto), Jorge Varona (trompette), Carlos Emilio Morales (guitare), Carlos del Puerto (basse électrique), Bernardo García (batterie), Jorge El Nino Alfonso et Oscar Valdés (percussions). C'est avec eux que Léo en 1978 va donner la célèbre jam session Grande Momentos au teatro Karl Marx de La Havane où Rodrigo et Villa-Lobos vont être «mis en jazz».
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      Cette même année encore, la visite de Salvador Allende ne laisse pas prévoir le drame qui se prépare au Chili ni cette période du quinquenio gris où allait sévir à Cuba une sévère censure au titre de la pureza ideológica...
      Le tournage du film Un dia de noviembre de Humbertos Solas a commencé cette année 1972, pendant cette période. Il y eut alors une lutte entre les partisans d'un pouvoir culturel dominé par le sectarisme et la toute nouvelle ICAIC où s'origine ce qu'il conviendra d'appeler le mouvement très productif de la contestation cubaine. Ce film connut de grande difficultés pour sa réalisation et ne fut pas un succès. Léo Brouwer en signe la musique et son enregistrement. Le thème du film devient au fil des ans l'une des pièces favorites des guitaristes, sans doute en vertu du «romantisme» qui en émane.
      Le drame est sous-tendu par le contraste du thème «introspectif» de l'amnésique dans le genre «classique», orientant par divers flash-back le personnage principal dans une difficile remémoration, laquelle semble se perdre dans la musique rock sur laquelle danse une insouciante nouvelle génération.
      A la relation symbiotique entre la musique et la pellicule s'associe un troisième vecteur, celui de l'affiche (carteles ou posters). En effet, on ne peut plus dissocier les talents qui produisent le cinéma et l'innovation dans les arts plastiques dont la répercussion reste encore sensible aujourd'hui. L'oeuvre de Félix René Mederos Pazos (1933-1996) peut en résumer la diversité. Depuis 1962 Mederos privilégie le diseño grafico qui lui permet de rythmer l'action (une propagande où le texte et l'image se combinent dans une dynamique en échos). Dix ans plus tard, en pleine maîtrise de son nouveau moyen d'expression, l'artiste donne plusieurs ensembles de sérigraphies sur les thèmes de la guerre d'indépendance et du triomphe de la révolution, de la guerre du Vietnam et du XX° anniversaire de la Moncada.
      La technique en à plat sur de grandes surfaces de couleurs vives délimitant les figures entretient certains rapport avec l'économie de moyens qui caractérise les Estudios Sencillos.
      Sous les mots d'ordre qui cherchent à mobiliser le pays tout entier et à lui assurer des alliés, les meilleurs représentants des différents formes d'art parviennent à harmoniser leurs styles et à rendre solidaires leurs démarches. C'est dans ce contexte que les Etudes Simples Série 1 et 2 de Brouwer sont éditées et elles sont non seulement une œuvre didactique à l'usage des débutants mais une réelle formulation à la guitare de l'air du temps. Simples, sencillos comme les Versos Sencillos (1891) de José Martí.

      Enfin 1972 marque la troisième année de productions du GES de l'ICAIC résumée par le vinyl
    No Tenemos Derecho A Esperar (canciones del filme documental en colores del ICAIC)
    dont l'un des titres Cancion del constructor donne le ton sans équivoque. Il faut se souvenir qu'en cette période Leo Brouwer et ses acolytes sont des contestataires au sein des institutions culturelles, ostracisés par les scènes officielles, mais mis en place et soutenus par le seul Alfredo Guevara. En outre les collaborations successives avec les cinéastes devaient renforcer la solidarité de l'entité mère avec son département "remuant". Le ton d'un Santiago Alvarez devait s'accorder avec les audaces de cette nouvelle génération de musiciens.

      Pour l'oeuvre proprement dite de Leo Brouwer, 1972 est aussi l'année de la publication de sa
    Síntesis de la armonía contemporánea
    par le très officiel Instituto Cubano del Libro fondé en 1967. Cet ouvrage, jamais évoqué par les propos autour du compositeur, révèle pourtant une étonnante et très universalisante érudition: Revueltas aussi bien que Bartok, Charles Ives autant que Karol Szymanowski, Blas Galindo, Ernst Krenek, Darius Milhaud, Argeliers Leon, ...

      A lire tout ce qui précède, on réalise l'implication extra-ordinaire de Leo Brouwer dans tous les aspects et compartiments de la vie culturelle, ce qui suffit à comprendre qu'il sera élu, une quinzaine d'années plus tard pendant lequelles son activité ne baissera pas de régime, membre d'honneur de l'U.N.E.S.C.O.


    Informations complémentaires sur les noms & sigles cités
  • Chucho Valdès doit être considéré comme un «passeur» comparable à Miles Davis ou Art Blakey: tout ce que Cuba compte de solistes de réputation internationale ont fait leur classe dans Irakere.
  • Orquesta Cubana de Música Moderna
  • ICAIC = Instituto Cubano del Arte y la Industria Cinematográficos
  • Cuba: images et révolution, Alfredo Guevara
  • La musica es como el agua o el amor entrevista a Leo Brouwer
  • Filmographie de Leo Brouwer