Didactique et fiction : le scénario de l'art
Si tout jeune artiste se voit sur scène, s'entraînant devant la glace, s'imaginant en haut de l'affiche, ..., se mettant en scène lui-même, s'il se projette dans un scénario - sa vie à venir - à l'aide d'anecdotes et de citations puisées çà et là, qu'en est-il de l'artiste à maturité ?
Souvent assagi - dans le meilleur cas - ou déçu - la plupart du temps - il s'invente une philosophie ("étudiant j'avais des principes, professeur, j'ai maintenant des élèves") et trouve une suprême consolation dans une poignée de génies (où l'on trouvera unanimement Bach et Mozart) qui rejette dans l'ombre toutes les gloires éphémères, allant tout résumer in extremis dans une aporie sur "l'infini du ciel étoilé et notre destinée d'enfants de Saturne".
Pourtant, on trouvera chez les mêmes artistes une tendance au cabotinage qui leur fait prendre pour encore plus intéressant que leur dernier crédo (auquel il n'y a rien à ajouter) leurs échecs, dans des poses où alternent rappels des grands principes, mépris de la consécration et menus souvenirs contenant une profonde vérité.
Rien de tout cela n'est à proprement parler agaçant ni désolant tant le côté humain y trouve de quoi se divertir ( au moins avant que cela ne tourne au radotage). Or, cette fiction qui réduit la réalité à l'essentiel, soit-disant, cette humilité à se montrer sans fard qui trahit le contempteur du talent en herbe, ne lui faudrait-il pas se pencher sur le degré zéro de l'art ?
L'art est une fiction qui se déploie dans la convention ... et il lui faut quelque chose de plus que les mesures conservatoires : de l'invention et de la popularité.
Il suffit pour cela de remarquer combien toute musique que l'on porte dans son souvenir, dans son intelligence et dans sa sensibilité semble se diluer, si la personne que l'on prend à témoin, la lui faisant écouter, n'en connaît tout simplement pas le contexte, le prix diront certains. C'est pourquoi il est temps de moquer tout commentaire qui ne peut tendre son décor : car JAMMIN' LEO est un scénario, une manière de raconter des histoires de musique, même si le passage d'une des études simples vers une autre sphère musicale semble souvent relever du coq-à-l'âne. JAMMIN' LEO se sent alors très proche de la peinture de CHAGALL, de celle de GIORGIO DE CHIRICO, du cinéma de CHARLIE CHAPLIN et de toute fiction artistique où la réalité est toujours plus évidente à mesure qu'une scène passe dans l'autre dans une logique qui n'est pas "sérieuse". Ainsi un esprit jeune (tout esprit disponible) retiendra quelque chose - ne serait-ce que leur existence et leur nom - des notions musicales et des tropes stylistiques de JAMMIN' LEO parce qu'ils se produisent dans l'élément de la surprise, comme des personnages entrant et sortant de la scène de tous les côtés à la fois, comme chez Brueghel l'Ancien ou Mack Sennett.
Certains interprètes de JAMMIN' LEO ont émis un doute sur cette scénographie, la sentant souvent superflue (la musique doit se suffire à elle-même), dangereuse (la confusion des genres) ou tout simplement prétentieuse (du faire-savoir plus que du savoir-faire) : à quoi nous répondrons, toute honte bue, que sans la dynamique propre au multimédia, plus encore fictif que virtuel, les rapprochements musicaux (commentaires et interprétations) voguent dans l'air sans un contexte manifeste, sans perspective unifiante.
Et JAMMIN' LEO doit beaucoup à la littérature didactique des compositeurs. A cet égard, on lira avec profit les cours de Arnold Schoenberg (The fundamentals of music composition, Models for beginners) ou les études de Erno Lendvaï (Bela Bartok : An Analysis of his Music) qui plongent dans leur sujet en toute authencité, c'est-à-dire en sachant, par des touches discrètes mais d'une extrême précision, tendre le décor qui fait penser que "on y est" et que la forme théorique "me parle", même si on ne comprend pas tout, tout de suite.
Et on lira toujours et toujours plus : J.L. Borges, A. Carpentier et F. Pessoa.
