Pourquoi JAMMIN' LEO emprunte-t-il ses arguments à LEO BROUWER ?

  Nous avons choisi Léo Brouwer, le compositeur contemporain pour la guitare le plus joué et le plus étudié, pour la dimension et le caractère particulier de son œuvre. Or, quel est le propre de Brouwer ?

  On a pu dire que le saillant de l’œuvre de Léo Brouwer est une "reconquête" de la musique par la guitare, d’un point de vue historique - de Bach aux Beatles - et d’un point de vue géographique - des rythmes bulgares aux mélodies des plateaux andins - une reconquête juvénile et généreuse.

  Comment Brouwer reprend-t-il dans l’idiome de la guitare des compositeurs du macrocosme comme Bach et Strawinsky, Scarlatti et Varèse... ?

  Le terme de conquête ne va pas sans impliquer une certaine "violence" :   - entendrait-on chez Brouwer, outre la passion impérissable des cubains pour leur indépendance, un écho des cris et des heurts de l’épopée caraïbe, de l’arraisonnement des lourds vaisseaux convoyant les richesses du commerce triangulaire et les extorsions de la métropole sur les colonies ?

  Dans la (re?)conquête de Brouwer, il y a bien de l’héroïsme : celui du métèque face à l’envahisseur, de l’îlien face au continental, de l’autodidacte face à la tradition, de la guitare profane et intime face aux démiurges de la musique savante que sont le piano, le quatuor à cordes ou l’orchestre.
  Mais notre pirate sait asseoir la beauté captive sur ses genoux et la traiter avec infiniment de tact : il prend par la main cette belle, issue de grandes lignées, pour la promener dans le jardin d’Eden du Nouveau Monde. Et si la géographie tempère chez Brouwer l’histoire, c’est que notre cubain prodigue au fruit de son rapt les soins de l’acclimatation que seul connaît un planteur.
  Seulement un Brouwer-planteur n’est pas homme à exploiter la nature ni les bougres, car loin de la tradition exaspérée du continent et de ses cités, il tient son savoir syncrétique de la magie propagée par les esclaves et son cosmopolitisme du brassage des gens du port. Brouwer, galant et animiste, charme par des incantations yoruba les oreilles de la fille du mystagogue occidental, tour par lequel cet Orphée transforme en palmier les lauriers apolliniens de Daphné, pour transmettre à sa descendance l’innocence des quarterons et le dépassement des généalogies stériles.

  Quelle violence dans tout cela, sinon le principe insaisissable du tiers non-exclu qui effraie tant la raison, l’abolition du pouvoir discriminateur de l’Histoire sur notre manière d’apprendre et la fin de la mainmise des géographies ségrégationnistes sur nos goûts ?
  Quand d’autres esthétiques appareillent pour s’échouer sur une modernité critique hors de l’eau, la reconquête de LEO BROUWER reste de chants et de danses, audacieuse et métaphorique, pacifique, utopique et temporellement paradoxale.

  Là-dessus, il faudrait relire le Concert Baroque (1974) de Alejo Carpentier dont de nombreuses oeuvres de Léo semblent tout droit sorties.
  Y-a-t-il à cet égard un meilleur exemple que la Sonata de 1990, moderne composition libérée des canons classiques mais où apparaissent quatre figures tutellaires?
SONATA
  1. mouvement fandangos y boleros coda mes.113: Beethoven visita al Padre Soler * (citation de la Pastorale)
  2. mouvement sarabanda de Scriabine
  3. mouvement toccata de Pasquini où l'on peut entendre le Scherzo du Coucou de la Toccata
* anachronisme caractéristique du livre de Carpentier

  Les compositions de LEO BROUWER sont donc de première importance dans le microcosme de la guitare moderne : elles s’imposent en particulier comme une synthèse sensuelle et expressive des intuitions, des convictions et des techniques les plus marquantes de la musique contemporaine.
  Elles nous apprennent comment on peut se réapproprier sur un "petit instrument" toute la musique, parce qu’aucune autre quête humaine (chasse spirituelle, coq-à-l’âne ou calcul d’ingénieur) n’en altérera jamais l’enchantement, parce qu’elle les prolonge toutes.
  La musique de LEO BROUWER, didactique et authentique, incite le musicien même restreint par ses moyens instrumentaux ou par sa culture à jouer la musique comme l’esquif prend le large, "la mer aux sourires innombrables" qui dissipera son sillage éphémère que les autres marins et les dauphins auront pourtant aperçu.

  Ainsi nous vous proposons, guitaristes, de décliner "la nouvelle simplicité", formule dont use Brouwer lui-même pour caractériser ses plus récentes options esthétiques
(cf. Interview avec Rodolfo Bethancourt 1997).

  JAMMIN'LEO propose des réécritures ou des récréations dont la liste reste ouverte. Et quoique les pièces qui la composent soient écrites et "mises en grilles", elles ne sont destinées qu’aux rencontres, elles sont destinées à être mises en jeu par l’inspiration, par l’expérimentation.

  Qui douterait de l’objectif de cet ouvrage devra écouter cet enregistrement des années 80 où le groupe IRAKERE et LEO BROUWER inaugurèrent la reprise du répertoire de la guitare classique dans les timbres, les rythmes et l’improvisation du jazz caraïbe. (cf. Grandes momentos - Irakere con la participation especial de Leo Brouwer).

  Enfin, il faudra considérer que si JAMMIN'LEO sert d’abord les guitaristes, il facilitera en retour la compréhension des idiomes guitaristiques pour tout instrumentiste.
  Car le fin mot de l’histoire c’est pour le guitariste de ne jamais rester trop longtemps isolé, et pour tout autre musicien de ne pas se passer de guitariste.

JAMMIN'LEO est donc un programme pour organiser ce trajet a double sens :

  1. le guitariste qui a passé du temps à travailler ces Etudes Simples pourra les approfondir, autrement dit adapter les caractères rythmique, technique ou harmonique d’une pièce pour la guitare à de nouveaux rôles musicaux (le guitariste prenant la guitare tantôt comme prisme musical, tantôt comme motif musical).
  2. grâce à ces dérivations d’un propos musical de base de la guitare, tout musicien pourra mieux comprendre pourquoi et comment adjoindre un guitariste à un "combo", tout musicien pourra suivre la transcription au sens large de la dynamique et des couleurs propres aux idiomes guitaristiques.
  Enfin le projet initial de Jammin'Leo s'inspire de l'attitude même - Actuaciones Memorables - du musicien Leo Brouwer tel qu'il se présente au public dès 1978. Pour faire bref, rappelons seulement que Leo, dans la foulée de sa participation au Grupo de Experimentación Sonora del I.C.A.I.C., se produit sur scène avec IRAKERE dans un programme où il joue plusieurs classiques de la guitare dans le contexte de l'improvisation et de l'association d'un ou plusieurs instruments dans des oeuvres pour guitare seule:
  1. Les Jeux Interdits, exemple de l'interprétation "ouverte" d'une pièce classique débouchant sur une reprise en "boeuf", en particulier avec Carlos Emilio Morales à la guitare électrique.
  2. Adagio du Concerto De Aranjuez de Joaquin Rodrigo dans le même esprit: interprétation quasi-traditionnelle suivie d'une improvisation collective.
  3. Prélude n°3 de Heitor Villa-Lobos: interprétation quasi-traditionnelle suivie d'un improvisation en duo avec le flutiste et saxophoniste de IRAKERE, Carlos Averoff.

  On peut aujourd'hui encore - La Jiribilla n°554 de 2011 - entendre l'écho de cet évènement fondateur dans la lecture de l'article intitulé Visiones trascendentes de Leo Brouwer signé par José Dos Santos (traduit par Alain de Cullant pour les Lettres de Cuba). Dans Jazz et musique classique - Les visions de Leo Brouwer, l'auteur ne se contente pas de nous introduire à un Brouwer visionnaire, mais va jusqu'à le camper en un maestro también del jazz.
" [...] Yo practico el jazz como composición; primero, por gusto, por afinidades con algunas de estas formas; después, por una relación con algunas de las figuras experimentales de los años 50 y 60, como Charlie Mingus, Cecil Taylor… algunos de los ultravanguardistas del jazz, como Bill Russo. Esto fue antecedido por una serie de arreglos jazzísticos que hice en los años 1960 y 1961 para el Teatro Musical de La Habana. [...] "